Collectif212

Le collectif 212 ou la tentation de l'universalité

L'histoire de l'art ne manque pas de ces exemples o
ù s'est construite une alchimie très particulière et fructueuse entre des artistes regroupés par les hasards de l'histoire, du temps ou d'un espace géographique donné. Le Paris de l'entre-deux guerres et l'émergence du mouvement Dada, le New-York des années 60, Fluxus ou Cobra (acronyme : Copenhague - Bruxelles - Amsterdam), plus près de nous encore les mouvements tels que Support-Surface, ou de BMTP (Buren-Mosset-Toroni-Parmentier). Des artistes travaillent ensemble, éprouvent le sentiment d'une cohérence entre eux, décident d'agir ensemble, de marquer leur différence dans l'affirmation commune de leurs préoccupations artistiques. Cet acte volontaire est à la fois la marque d'une grande liberté, en cela qu'il s'affranchit des théories préétablies, celle d'une pluridisciplinarité car les pratiques de ces artistes peuvent être tout à fait différentes, mais aussi d'une volonté d'internationalisation au moment où les affirmations identitaires sont plus que jamais des points de tension dans un monde qui tend à l'unification et où l'art qui se produit n'échappe pas au phénomène de la mondialisation. Il se crée ainsi des véritables laboratoires d'expériences artistiques qui ne freinent en rien, bien au contraire, l'éclosion des individualités. C'est le cas aujourd'hui, au Maroc, du collectif 212.

212. Des chiffres arabes. Un signe identitaire fort, qui s'inscrit dans la modernit
é, code d'accès de communication du Maroc dans le réseau planétaire des télécommunications. Signe de contact, de lien, de mise en réseau précisément, quand il s'agit de se sentir relié au monde, dans une transnationalité affirmée. Groupe 212. Sept artistes aux parcours qui se croisent et viennent en résonance: les marocaines Amina Benbouchta, Safâa Erruas, Jamila Lamrani, la franco-gabonaise Myriam Mihindou, les marocains Hassan Echair et Younès Rahmoun et l'irakien Imad Mansour. Cinq artistes aujourd’hui après le départ en 2009 de Jamila Lamrani et de Myriam Mihindou, l’une et l’autre ayant décidé, après avoir apporté leur énergie et leur enthousiasme au projet, de poursuivre seules leur démarche artistique sans toutefois renier les raisons essentielles de leur adhésion au collectif.

Ils ont en commun une double volont
é :
Affirmer l'universalit
é de la démarche artistique sans renier une pratique inscrite dans l'espace géographique et le temps, et celle de mettre en commun ce qui les rapproche sur le plan formel, qu'il s'agit d'explorer et de définir et que l'on pourrait appeler le minimalisme expressif. Quand on est confronté aux travaux de Safâa Erruas ou de Jamila Lamrani, on est frappé par l'utilisation de matériaux simples, pauvres parfois, d'une familière banalité. Economie de moyens, voulue, inscrite dans la perspective moderne de rejet de la consommation effrénée. Pour dire tant avec si peu, il s'agit d'explorer les tensions entre les matériaux eux-mêmes ou celle qui se crée entre leur support ou leur environnement. Oppositions formelles entre symétrie et dissymétrie, équilibre et déséquilibre, gravitation et attraction mais aussi oppositions subjectives entre la douceur et la violence, la force et la fragilité, la peur et la séduction, la froideur et l'émotion. Situations tentionelles proches de l'oxymore qui sont la marque de leur travail, entre hypersensibilité et distance, dans cette opposition qui les tient sur un équilibre que l'on retrouve aussi dans le travail d'Amina Benbouchta, alors que dans un même ascétisme des moyens la peinture exprime alors les dualités entre transparence et opacité, matité et lumière. Hassan Echair ou Younès Rahmoun explorent par des oppositions entre les matériaux le jeu des présences -absences, les marques du temps ou du vide. Imad Mansour réinvente un langage qui le tient loin de toute nostalgie des origines tandis que Myriam Mihindu dans ses approches pluridisciplinaires tente une conquête de l'invisible. Tous ils se tiennent dans les tremblements de l'époque, au plus près des interrogations existentielles et religieuses du monde d'aujourd'hui. Minimalisme, ascétisme, économie de moyens, matériaux simples et fragiles, transparence des verres et des soies, recherche de la lumière à la surface des choses, plongée dans l'invisible, tout ce qui les relie à la force de l'essentiel.

La cr
éation du groupe n'a pas pour but de s'inscrire dans un mouvement contextuel, dans lequel les artistes disparaîtraient dans une sorte d'anonymat que viendrait remplacer un "contexte" esthétique, social ou politique, il est clairement orienté vers l'affirmation des individualités même si il n'est pas innocent de constater des rapprochements évidents entre plusieurs artistes du groupe, écoles d'art communes pour certains, pratique déjà avérée d'expositions collectives dans lesquelles leur travail fut montré au Maroc ou à l'étranger.
Le plus important est la volonté commune qui se manifeste d'adosser leur pratique artistique à une poétique du sensible dans laquelle le rapport au monde serait envisagé dans la prééminence de l'homme, de ses interrogations les plus intimes, celles de sa fragilité ou de son angoissante rapport au temps. Ces questions transcendent les époques, mais il n'est pas inintéressant de voir émerger de cette région du monde, en ce début de siècle affolé, un groupe de jeunes plasticiens bien décidés à réaffirmer avec force une forme de l'universalité de l'art. Alors que l'art d'aujourd'hui tend vers le numérique, l'interactif et le multimédia, la mise en œuvre de ce minimalisme expressif qui dit autant avec si peu de moyens, apparaît éminemment politique, et le travail du groupe 212 ne saurait apparaître autrement que particulièrement moderne.

Bernard Collet
l
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